LES LEGS DE MAHAVIRA
CHAPITRE 1 LES DOCTRINES
1. Les doctrines philosophiques
Comme Mahavira a été le 24ème Tirthankara, dans la succession
ininterrompue des ceux-ci depuis le premier, Rishabhadeva, il a prêché la
doctrine qui avait déjà été exposée par ses 23 prédécesseurs. Parshvanatha,
le 23ème était né 250 ans avant lui et, durant sa vie, il avait propagé la
doctrine de base du Jaïnisme pour le bien de l’humanité. Après lui, les
conditions de vie avaient considérablement changé, et le peuple avait
adopté diverses croyances et pratiques religieuses qui étaient
complètement opposées à celles du Jaïnisme. De ce fait, il était
absolument nécessaire de ramener les masses dans le droit chemin préconisé
par les Tirthankaras jaïns. Ce fut fait par le Tirhanakara Mahavira, au
VIème siècle avant notre ère, en mettant en relief les vieux principes
jaïns auprès de toutes les catégories de personnes dispersées dans les
différentes parties de l’Inde.
Mahavira poursuivit sa tournée de prédication pendant 30 ans, jusqu’à ce
qu’il atteigne le « Parinirvana ». Dans cette mission de propagation de
ses doctrines et de conversion des gens à la manière de vivre jaïne, il
eut un grand succès, parce que ceux-ci furent très impressionnés par sa
divine voix, ses talents oratoires, sa sublime personnalité et la
sincérité de ses propos. Ils furent fermement convaincus de l’utilité
d’adopter la façon de vivre jaïne. Ainsi, les doctrines prêchées par le
Tirthankara Mahavira furent essentiellement celles du Jaïnisme.
Le principe de base des doctrines philosophiques du Tirthankara Mahavira
est que « sat » (i.e. la réalité) est incréée et éternelle et qu’elle est
caractérisée par « utpada » (i.e. l’origine ou l’apparition), « vyaya »
(i.e. la destruction ou la disparition) et « dhravya » (i.e. la
permanence). De plus, chaque réalité possède des caractères infinis
concernant à la fois ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Elle a ses «paryayas
» (i.e. ses modes) et ses « gunas » (i.e. ses qualités) à travers
lesquelles son substrat persiste tout le temps. La substance de base, avec
ses qualités, est quelque chose qui est permanent, alors que ses modes et
ses caractères temporaires apparaissent et disparaissent. Ainsi, le
changement et la permanence sont des faits d’expérience. Par exemple,
l’âme est éternelle, avec ses caractéristiques inséparables de conscience,
mais en même temps elle est sujette à des caractères passagers, comme le
plaisir ou la douleur, et à des modes surimposés, tels que le corps, etc.
qui changent constamment tout deux. L’or, par exemple, avec sa couleur et
sa densité, est quelque chose qui est permanent, à travers des formes
différentes dans le temps.
De plus, les doctrines philosophiques affirment que dans ce monde, «
dravyas » (i.e. les substances) sont réelles, car elles sont caractérisées
par l’existence. Elles sont au nombre de six et peuvent être divisées, en
gros, en deux grandes catégories, à savoir : « jiva » (i.e. le vivant) et
« ajiva » (i.e. le non-vivant).
1) « Jiva dravya ». Le « jiva » signifie l’Atman (i.e. l’âme). C’est,
essentiellement, une unité de conscience et il y en a un nombre infini. Le
monde entier en est littéralement rempli. Les âmes sont des substances et,
en tant que telles, sont éternelles. Leur marque caractéristique c’est
l’intelligence, qui ne peut jamais être détruite. L’âme est toujours
absolument parfaite et toute puissante mais, par ignorance, elle
s’identifie à la matière et delà partent tous ses troubles et toutes ses
dégradations.
Les âmes sont de deux sortes :
a) « samasarin » (i.e. dans le monde) ou « badha » (i.e. asservies) et
b) « siddha » (i.e. libérées) ou « mukta » (i.e. libres).
Les âmes dans le monde sont incorporées dans les êtres vivants et sujettes
au cycle des renaissances.
Les âmes libérées sont celles qui ont atteint le « nirvana » ou « mukti »
(i.e. la libération de l’incorporation et des renaissances). Ce qui
signifie que les âmes libérées ne seront plus jamais incorporées. Elles
demeurent dans l’état de perfection, au sommet de l’univers, et n’ont plus
de liens avec les affaires du monde. Les âmes libérées sont aussi d’une
pureté absolue. Dans cet état de pureté, elles possèdent les quatre
attributs suivants :
a) « ananta-darshana » i.e. la perception infinie,
b) « ananta-jnana » i.e. la connaissance infinie,
c) « ananta-virya » i.e. le pouvoir infini, et
d) « ananta-sukha » i.e. le bonheur infini.
Ainsi, la plus grande différence entre l’âme dans le monde et l’âme
libérée consiste dans le fait que la première est imprégnée d’une fine
matière connue sous le nom de « karma », alors que la seconde est
absolument pure de tout alliage matériel.
Les âmes dans le monde sont de deux sortes :
a) « sthavara » i.e. immobiles ou n’ayant qu’un seul sens, celui du
toucher, et
b) « trasa » i.e. mobiles ou ayant plusieurs sens, c’est-à-dire avec des
corps qui ont plus d’un organe des sens.
Les premières sont associées à la terre, à l’eau, au feu, au vent et aux
plantes, les secondes différent entre elles, suivant leur nombre d’organes
des sens.
2) « Ajiva dravya » Les substances non-vivantes sont de cinq sortes :
a) « pudgala » i.e. la matière,
b) « dharma » i.e. le moyen du mouvement,
c) « adharma » i. e. le moyen du repos,
d) « akasha » i.e. l’espace, et
e) « kala » i.e. le temps.
Bien que toutes celles-ci soient caractérisées par l’existence, la
constitution du temps est légèrement différente : il n’a pas d’existence
dans l’espace, mais il est constitué de parties d’unités. La matière est
la substance non-vivante qui possède des qualités de sens avec des
fonctions et des formes variées. Les principes du mouvement et du repos
facilitent tous les mouvements et tous les états statiques, dans l’univers
physique. Toutes ces substances sont logées dans l’espace et c’est le
principe du temps qui marque leur continuité ou leur changement.
Les doctrines du Jaïnisme affirment que ces six « jiva » et « ajiva
dravyas » (substances vivantes et non-vivantes) existent extérieurement,
sont incréées et sans fin dans le temps En tant que substances, elles sont
éternelles et immuables, mais leurs modifications passent par un flux de
changements. Leurs co-opérations et interactions mutuelles expliquent tout
ce que l’on entend par le terme de « création ». De là, les doctrines du
Jaïnisme n’admettent pas un « Créateur » intelligent qui peut être crédité
de la réalisation de cet univers.
De plus, les doctrines du Jaïnisme affirment non seulement que tout
l’univers peut être divisé en « jiva » et « ajiva dravyas » mais aussi
expliquent la nature et l’interaction de ces deux éléments. Elles disent,
en bref, que le vivant et le non-vivant en entrant en contact l’un l’autre
développent certaines énergies qui produisent la naissance, la mort et
diverses expériences de la vie. Ce processus peut être arrêté et les
énergies déjà produites détruites par un cours de discipline conduisant au
salut. Une fine analyse de cette brève affirmation montre que cela
implique les sept propositions suivantes :
a) il y a quelque chose appelé le vivant,
b) il y a quelque chose appelé le non-vivant,
a) les deux entrent en contact,
b) le contact produit certaines énergies,
e) le processus du contact peut être arrêté,
f) les énergies existantes peuvent être épuisées et
g) le salut peut être obtenu.
Ces sept propositions sont appelées les sept « tattvas » (i.e. réalités),
dans la philosophie jaïne. Ces « tattvas » sont les suivantes :
a) « jiva » i.e. la substance vivante,
b) « ajiva » i.e. la matière ou substance non-vivante,
c) « ashrava » i.e. l’influx de la matière karmique dans l’âme,
d) « bandha » i.e. l’asservissement de l’âme par la matière karmique,
e) « samvara » i.e. l’arrêt de l’asservissement,
f) « nirjara » i.e. l’enlèvement graduel de la matière karmique, et
g) « moksha » i.e. l’atteinte de la liberté parfaite.
Sur ces sept « tattvas », les deux premières (jiva et ajiva) concernent la
nature et l’énumération de ses substances éternelles, les cinq autres les
interactions entre ces deux substances. L’ « ashrava » signifie l’influx
de la matière karmique dans la constitution de l’âme. La combinaison de la
matière karmique avec l’âme est due au « yoga ». Le « yoga » est
l’activité de la pensée, de la parole et du corps. Ainsi, le «yoga » est
le canal de l’ « ashrava ». La matière physique qui est réellement
incorporée à l’âme ne peut pas être perçue par les sens, car elle est très
fine. Lorsque la matière karmique entre dans l’âme, elles se mélangent
imperceptiblement toutes deux. Le « bandha » ou asservissement est
l’assimilation par l’âme de la matière qui est apte à former les « karmas
», car elle est associée aux passions. L’union de l’âme et de la matière
n’implique pas une annihilation complète de leurs propriétés naturelles,
mais seulement une suspension de leurs fonctions, à des degrés divers,
suivant la qualité et la quantité de matière absorbée. Ainsi, l’effet de
la fusion de l’âme et de la matière se manifeste sous la forme d’une
personnalité composée qui provient de la nature des deux, sans détruire
véritablement l’une ou l’autre.
Les causes du « bandha », i.e. de l’asservissement de l’âme, sont au
nombre de cinq :
a) « mithya-darshana », i.e. la foi, la croyance, la perception, la vision
fausses,
b) « avirati » i.e. la manque de vœux ou le non-renoncement,
c) « pramada » i.e. le manque d’attention,
d) « kashaya », i.e. les passions, et
e) « yoga » i.e. les vibrations de l’âme par la pensée, la parole et le
corps.
Les états effectifs de désir et d’aversion et le « yoga » : l’activité de
la pensée, de la parole et du corps, sont les conditions qui attirent les
« karmas » bons et mauvais vers l’âme. Lorsque ces conditions sont
enlevées, il n’y a plus de « karmas » qui s’approchent d’elle, c’est le «
samvara » complet. Une sorte de mur protecteur repoussant tous les «
karmas » est établie autour de soi. Ainsi, le « samvara » est l’arrêt de
l’afflux de la matière karmique dans l’âme. Il y a plusieurs moyens
d’effectuer cet arrêt. Le « nirjara » signifie la disparition de la
matière karmique de l’âme. Celle-ci est libérée par la disparition
automatique des « karmas » lorsqu’ils sont mûrs, mais c’est un long
processus. Leur disparition peut aussi être volontairement opérée, par la
pratique des austérités. Ainsi, le « nirjara » est de deux sortes. La
maturation naturelle d’un « karma » et sa séparation de l’âme est appelée
: « savipaka nirjara » et l’induction d’un « karma » à quitter l’âme avant
qu’il soit mûr, par le biais de pratiques ascétiques, est appelée «
avipaka nirjara ». Le « moksha » ou libération, c’est la délivrance de
toute matière karmique du fait de la non-existence de la cause de
l’asservissement et de l’effacement de tous les « karmas ». Ainsi, la
libération complète de l’âme de la matière karmique est appelée « moksha
». Elle est atteinte quand l’âme et la matière sont séparées l’une de
l’autre. La séparation est effective lorsque tous les « karmas » ont
quitté l’âme et qu’aucune nouvelle matière karmique ne peut plus être
attirée vers elle.